Ink of Ages Fiction Prize
Historical & Mythological Short Fiction
World History Encyclopedia's international historical and mythological short story contest
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Aleah Romer est une autrice queer et neurodivergente qui vit et travaille dans la magnifique région du Nord-Ouest Pacifique des États-Unis, près de Portland, dans l’Oregon. Elle est titulaire d’une licence en Histoire de l’université d’État de Portland et d’un master en création littéraire du Rainier Writing Workshop de la Pacific Lutheran University. Lorsqu’elle n’écrit pas ou ne travaille pas, Aleah adore visiter des musées, explorer les forêts du Nord-Ouest Pacifique et tricoter (si son chat le lui permet).
« Sur la terre des héros » s'inspire des chiens de guerre et des infirmières de l'île grecque de Lemnos pendant la Première Guerre mondiale.
Lemnos, novembre 1915
La peau crevassée des mains de Nancy la brûlait à mesure qu'elle enfonçait la pelle dans le sol rocailleux. Son dos lui faisait déjà mal après cette interminable journée passée à soigner les blessés, et la douleur allait s'intensifier à en juger par les efforts qu'elle avait dû fournir pour creuser les cinq premiers centimètres.
À côté de la tombe gisait le corps de Missy, le drap qui enveloppait son corps tacheté éclairé par les reflets de la lune. Ainsi enveloppée, le corps de bulldog de Missy ressemblait à celui d’un petit enfant, et cette pensée serra la gorge de Nancy.
Missy avait été une sorte d’enfant pour le garçon qui l’avait amenée. Le garçon qui lui avait fait jurer de ne pas mettre Missy dans la fosse avec les autres chiens.
Le garçon dont la langue et la moitié de la mâchoire avaient été arrachées, si bien qu’il avait dû écrire, d’une main tremblante, sur un bloc-notes pour qu’elle puisse le comprendre.
Missy n’aime pas les autres chiens, écrivit-il pendant que le médecin qui l’avait examiné prenait des dispositions pour ses soins, Ne la mettez pas avec eux.
Tant qu’elle vivrait, elle garderait en mémoire l’image de son visage défiguré, de ses yeux bruns sincères qui ne suppliaient pas pour lui-même, mais pour le chien qui gisait immobile sur le bas de son corps. À en juger par son état, Missy avait peut-être reçu les blessures qui auraient achevé le garçon, choses que ses blessures au visage n’avaient pas réussi à faire. Il semblait le savoir lui aussi, car il laissa tomber son bloc-notes et tenta d’attraper sa main d’un geste désespéré.
Nancy porterait en elle la culpabilité liée au dégoût et à l’horreur qui lui serraient la poitrine lorsqu’un gargouillement déformé jaillit de sa gorge alors qu’il pensait qu’elle allait refuser.
Elle recula et se jura que c’était pour minimiser les risques qu’il attrape une infection, et non parce qu’elle avait peur.
« Bien sûr que non », dit-elle, et par la suite, elle était toujours étonnée d’avoir réussi à garder une voix aussi calme. « Ne t’inquiète pas, elle n’ira pas à la fosse. »
Bien sûr, il fallait séparer le garçon de son chien ; Nancy se reprocha sa peur et posa sa main sur la sienne alors qu’il tenait fermement le poil court. Elle se souvint avoir été émerveillée par la force de son étreinte, comme si cette petite action était ce qui le maintenait en vie.
« Je te le promets », murmura-t-elle, méprisant cette partie d'elle-même qui avait reculé tandis qu'elle s'émerveillait de sa jeunesse, « je lui offrirai un enterrement digne de ce nom. »
Sa main se détendit, et Nancy s'empressa de soulever le corps du bulldog de la civière avant que quelqu'un ne la jette sans ménagement.
Missy était déjà raide, et Nancy se demanda combien de temps le garçon était resté ainsi, sa chère compagne réchauffée par son corps fiévreux. Les évacuations depuis la péninsule pouvaient prendre beaucoup de temps.
Ce n'était pas juste, mais ça ne l'avait jamais été.
Ses yeux bruns ne quittèrent jamais les siens tandis que les brancardiers l'emmenaient dans la tente chirurgicale, et Nancy fit un signe de tête alors qu'il disparaissait dans l'ouverture de la toile. L'odeur de la poudre et de la fumée imprégnait le pelage du chien, et Nancy s'empressa de s'éloigner le plus possible de cette odeur.
L'enterrement ne pouvait pas avoir lieu immédiatement. Nancy devait terminer son service. D'autres soldats avaient besoin de soins en priorité, c'est pourquoi le corps de Missy resta derrière la tente où Nancy dormait avec ses collègues infirmières, sans que personne ne fasse d'histoires. La guerre suscitait d'étranges requêtes, et chacune d'entre elles en avait vu son lot. C'était tout simplement le tour de Nancy.
C'est ainsi que Nancy, épuisée et frissonnant dans le vent glacial, se retrouva à offrir à la chienne bien-aimée des adieux à la hauteur.
Les filles dans sa tente devaient être en train de profiter de leur rituel du soir à présent, pensa Nancy en s’arrêtant pour reprendre son souffle. Il y aurait du thé, et elles liraient leurs lettres et échangeraient des potins. L’une d’elles aurait un magazine, qu’elles se passeraient pour débattre de la mode et des produits jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus garder les yeux ouverts. Puis elles se glisseraient dans leurs lits et essaieraient de ne pas rêver.
Elles devaient être bien au chaud et confortablement installées, tandis que Nancy se trouvait dehors, dans les collines balayées par les rafales, avec sa veste bien trop fine. Quelqu’un lui avait dit que l’île était sacrée pour Héphaïstos, l’ancien dieu du feu, et elle se disait, dans son for intérieur, qu’il aurait pu choisir un repaire un peu plus chaud.
En contrebas, disséminées autour du port, les maisons des habitants de l’île brillaient de mille feux. Nancy avait peu de contacts avec les Lemniens ; elle était trop occupée à l’hôpital pour explorer l’île, mais elle était toujours émerveillée par la gentillesse dont ils faisaient preuve lorsqu’il y avait un tonneau de vin en plus ou des spécialités locales à partager. Ceux qui étaient à l’hôpital depuis le plus longtemps parlaient avec affection de l’aide apportée par les gens du coin pour monter l’hôpital et tout mettre en place.
Cheuff, elle enfonça la pelle dans le sol et essaya de ne pas calculer combien de temps cette tâche allait lui prendre. Elle était sur la colline depuis près d’une heure, à chercher un joli coin sous les étoiles où Missy pourrait reposer, et le seul résultat qu’elle avait obtenu était quelques centimètres de profondeur. Elle n’avait jamais été du genre à abandonner, mais l’idée était tentante.
Les mains poussiéreuses et endolories, elle pensa à son père, qui disait souvent que des mains rugueuses étaient le signe d’un travail bien fait. Bien sûr, il disait surtout cela pour la taquiner. Dans sa jeunesse, elle était terriblement préoccupée par son apparence et ses mains douces, et utilisait son argent de poche pour acheter toutes les lotions et pommades qui promettaient une peau lisse. Si son père pouvait la voir maintenant, il serait peut-être fier de la façon dont son caractère avait évolué. Nancy, en revanche, regrettait la jeune fille qu’elle était un an plus tôt.
Encore une fois, Nancy sentit sa gorge se serrer. Chez elle, dans le Queensland, son père l’avait suppliée de rester. « Tu auras tout le temps de découvrir le monde », lui avait-il dit. « Attends que tout ce bazar soit terminé, et je t’y emmènerai moi-même. »
Mais Nancy pensait savoir mieux que lui. Son père était commerçant ; son salaire suffisait à nourrir, vêtir et loger leur famille de cinq personnes. Ses sœurs étaient encore à l’école, sa mère affaiblie par la maladie, et la perspective qu’il l’emmène quelque part lui semblait impossible.
Elle s’était donc portée volontaire, pensant découvrir le monde et prouver que sa place dans celui-ci était destinée à être plus grande que la vie que sa famille avait choisie pour elle.
Les jours comme celui-ci, elle se demandait pourquoi elle n’avait pas écouté. Pourquoi elle ne s’était pas contentée d’une vie qui n’incluait pas de garçons mutilés et leurs animaux de compagnie morts. Qu’avait-elle prouvé à elle-même ? Seulement qu’il y avait plus de douleur et d’angoisse qu’elle n’aurait pu l’imaginer auparavant.
Désormais, ses rêves étaient peuplés de la mort d’un million de garçons et de jeunes hommes.
La pelle heurta un caillou, et la peau recouvrant les jointures tendues de Nancy se fendit, provoquant une brûlure fulgurante dans sa main. Dans un juron, Nancy hurla et enfonça sa pelle profondément dans le sol pour qu’elle tienne debout, tel un mémorial à son esprit.
Une main posée sur son genou, elle s’accroupit et examina la blessure à sa main. Elle n’était pas profonde, mais une centaine de coupures superficielles pouvaient être pires qu’une seule profonde.
Nancy avait eu plus que sa part de coupures, et elles avaient fini par la mettre à terre. C’en était trop. Le sol était trop dur, Nancy était trop fatiguée.
« Je suis désolée », dit-elle, ne sachant pas si elle s’adressait au garçon, au chien ou à elle-même. La gorge serrée, elle avala la boule qui s’y trouvait et répéta doucement : « Je suis désolée. » Son regard était fixé sur sa pelle, le vent mugissait dans ses oreilles, couvrant tout sauf le battement saccadé de son cœur.
Elle était tellement absorbée par son chagrin qu’elle ne les vit pas s’approcher.
Une autre pelle vint s’ajouter à la sienne, puis une autre. Nancy leva les yeux alors qu’on lui drapait sur les épaules un châle en laine qui sentait le thé du soir, compris dans leur ration.
L'odeur de ses soirées douillettes emplit les narines de Nancy alors qu'elle levait les yeux vers les visages de ses collègues infirmières. Celles qui s'occupaient des malades et se battaient à ses côtés. Celles qui auraient dû être blotties dans leur lit.
« On s'est dit que tu aurais besoin d'un coup de main », dit l'une d'elles.
Une autre plaisanta : « De toute façon, c'une belle soirée pour se promener. »
Un rire jaillit de la poitrine de Nancy, malgré son épuisement, tandis que quelqu’un lui frottait les épaules pour la réchauffer. Elle se blottit contre cette chaleur et regarda la tombe émerger sous les coups de nombreuses pelles. On lui mit une tasse en étain dans les mains, et elle but goulûment, sentant la vie revenir dans ses membres à mesure qu’elle avalait le thé chaud.
« Farewell and adieu to you Brisbane ladies » commença quelqu’un, et les autres reprirent la chanson, leurs pelles trouvant un rythme naturel au fur et à mesure que la chanson avançait.
Une gratitude monta dans la poitrine de Nancy, plus apaisante que n’importe quel thé.
Lorsque le refrain arriva, elle se joignit à eux :
« We’ll rant and we’ll roar, like true Queensland drovers —… » Sa pelle était de nouveau dans sa main tandis qu’elle chantait avec fougue, un regain d’énergie aidant à apaiser la douleur dans ses épaules et son dos alors qu’elle se joignait aux autres creuseuses.
Quand elles eurent terminé « Brisbane Ladies », elles entamèrent une autre chanson, puis une autre, leurs voix remplissant l’espace autour d’elles avant d’être emportées dans la nuit par le vent.
Lorsque Nancy jugea la tombe assez profonde, elles reculèrent toutes et posèrent leurs pelles. Un silence apaisant s'installa tandis que Nancy déposait Missy dans sa dernière demeure.
« Merci d'avoir veillé sur nos garçons », dit-elle en repensant à la façon dont le garçon
s'était agrippé au pelage de Missy. « Tu as bien fait ton travail. »
« Tout à fait », dit l'une d'elles, et un murmure d'approbation s'éleva tout autour. Non, elles n'avaient pas connu Missy de son vivant, mais elles avaient toutes vu les chiens qui traînaient avec les soldats. La joie que ces chiens apportaient, qui venait rompre la pression incessante et l'avenir incertain. Elles savaient à quel point ces créatures étaient importantes pour leurs garçons.
Recouvrir la tombe fut vite fait, Nancy lissa la surface, et fit rouler une lourde pierre au centre, comme son père le faisait pour leurs propres chiens à la maison.
La tâche accomplie, Nancy tendit la main, et quelqu’un l’aida à se relever. Pendant un instant, elles restèrent toutes debout autour de la petite tombe.
Puis quelqu’un évoqua une boîte de biscuits qui accompagnerait bien une tasse de thé frais, et le petit groupe ramassa ses pelles et se dirigea vers leur abri de fortune. Elles partirent bras-dessus, bras-dessous et laissèrent derrière elles leur journée de travail.
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